L’Entrepreneuriat en Tunisie : Chronique d’un Sabotage Organisé
En Tunisie, entreprendre ressemble de plus en plus à un parcours du combattant où l’État, au lieu d’être un facilitateur, agit comme un adversaire. Entre des lois de change préhistoriques et un climat social sous haute tension, une nouvelle dérive législative vient achever le secteur des services : la fin programmée de la flexibilité contractuelle.
La Tyrannie du "CDI pour tous" : Une fausse bonne idée
Sous la pression d'une Assemblée des Représentants du Peuple dont les compétences techniques en économie de marché restent à prouver, et sous l'influence historique d’une centrale syndicale (UGTT) qui privilégie la protection du statut au détriment de la création d'emploi, le CDD est devenu l'ennemi à abattre.
L’interdiction de la sous-traitance et le durcissement des conditions du CDD partent d'un postulat populiste : "tout le monde doit être en CDI". Mais dans la réalité :
Le service à la demande s'effondre : Une amie diplomate à l'ONU, de passage en Tunisie, s'est retrouvée incapable de trouver un garde de sécurité ou une femme de ménage. Pourquoi ? Parce que les entreprises de services ne peuvent plus prendre le risque d'embaucher quelqu'un pour une mission de trois semaines si elles sont contraintes de le garder à vie.
Le risque est devenu ingérable : En Tunisie, licencier est une procédure quasi-impossible et extrêmement coûteuse. En forçant le CDI, l'État transforme chaque embauche en un boulet financier potentiel pour l'entrepreneur.
Le CIVP : Un contrat à sens unique
Même les mécanismes d'insertion comme le CIVP (Contrat d'Initiation à la Vie Professionnelle), censés aider les jeunes et les entreprises, sont bancals.
L’employeur est sans défense : Le CIVP n'offre aucune protection réelle à l'entreprise. En cas d'abandon de poste du jour au lendemain — un phénomène fréquent — l'employeur n'a pratiquement aucun recours légal pour compenser le temps investi dans la formation ou le préjudice causé à l'activité.
L'administration complice : Le climat administratif ne cherche jamais à équilibrer les droits. On protège l'employé même quand il est défaillant, envoyant un signal clair aux investisseurs : "Votre capital et votre temps ne comptent pas."
Une gouvernance déconnectée du réel
Le cœur du problème réside dans la qualité des décideurs. Nous avons une assemblée qui promulgue des lois "de bureau" sans consulter les acteurs du terrain. Le résultat est une déconnexion totale entre le texte de loi et la vie d'une PME.
L’investissement en fuite : Pourquoi un investisseur local ou étranger injecterait-il de l'argent dans un pays où il ne peut pas gérer sa masse salariale en fonction de ses commandes ?
L'informel comme seul refuge : En verrouillant le marché légal, l'État ne crée pas de la stabilité, il pousse les entrepreneurs et les travailleurs vers le travail "au noir", où personne n'est protégé, mais où l'on peut au moins travailler sans être asphyxié par la bureaucratie.
Conclusion
La Tunisie est en train de payer le prix d'un populisme législatif. En voulant protéger le travailleur par la contrainte plutôt que par la croissance, l'État et les syndicats ont réussi une prouesse : rendre le travail légal quasi impossible pour les métiers de services. Tant que la loi sera perçue comme une punition pour celui qui crée de l'emploi, l'entrepreneuriat restera un vœu pieux.